Si je lis c’est souvent « au hasard » que j’entreprends mon livre, par le mitant (1). J’y trouve aux phrases un sens possiblement plus pur, plus léger, plus parfait, plus profond, ou tombe de toute nécessité sur la bonne page au bon moment. La page « un » m’est rarement apparue en de telles et libres dispositions : si souvent réécrite et relue vainement, toujours-déjà un peu plus sale que les autres.
(1) Ce « coup de dés » n’est possible qu’à proportion du sacrifice préalable de l’auteur à la nécessité de commencer. S’il est vrai que l’auteur peut choisir de ne pas ex-primer le commencement de son oeuvre en produisant, par exemple, un dictionnaire, le temps venu de la lecture laisse alors au lecteur le dur métier d’abolir le hasard de l’écrit par le hasard du lu, avec perte. Le hasard jamais n’abolit la nécessité, ni la nécessité le hasard. Il faut acter l’absolue hétérogénéité de ces deux siamois unis dans leur tégumentaire dos à dos : le hasard n’est aboli que par le hasard, la nécessité par la nécessité. C’est donc une nécessité que je dois abolir par mon coup de dés si je veux que ma lecture soit de toute nécessité. C’est donc à l’auteur de commencer par un début, et d’y laisser des plumes.
Longtemps, je n’ai lu que les commencements. la beauté y naît dans l’ordre des choses puis renonce et sombre. De ce point de vue, la suite de l’ouvrage est sacrifiée au souvenir de l’idéal esquissé. Cette expérience vaguement déceptive et communément illusoire, je la rapporte au compte des nombres comme schème de la création, et à l’idéelle pagination du monde qu’il instaure : le compte qui d’un chiffre nouveau invente ordonne et nomme un monde nouveau à chaque scansion cependant que son ombre s’allonge comme mesure et déclin :
(A noter l’initiale absence du zéro : il faut laisser ce père solaire à sa latence dans un ciel vide et clair de page blanche)
Pour le reste, et dès le deuxième coup sans lequel le premier n’est rien - c’est dire si la page deux m’est chère lorsque toutefois je parviens jusqu’à elle - le canon phénoménologique de la marche des entiers naturels se prouve en marchant. Au commencement donc de dévoiler, malgré tout, le décor et l’argument d’une dramaturgie souterraine dans l’élément du langage, indispensable à la théâtralité sine qua non ou sine qua peu de la scène livresque. Et avec quelle narrativité, si ce n’est celle d’un compte schématique et idéel (2), dès lors qu’on aurait simplement renoncé à compter « vraiment » ?
(2) la diversité plurielle qui s’énonce dans la pure extériorité du schème est proprement surdétermination, poésie. Et la globalité récurrente : interprétation, pensée : schème on you !

