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Bruno Duval

Bruno Duval, né le 17 février 1947 à Paris où il coule une paisible retraite de galiériste montmartrois.
Le 5 octobre 1981, veille de la saint Bruno, Ben, qu'il est allé revoir à Nice, le présente à Raymond intrigué par l'identité de certains des jeux de mots dont Duval vient d'abreuver Ben par écrit et ceux de son ami Dufrêne (MAGIE NETTE). En retour, B.D. fait découvrir à Hains la pansémiotique (science de la totalité des signes réfléchie dans l'unité de leur sens).
De l'Association française de pansémiotique, fondée en 1987, Raymond devient le parrain, mais Raymond, qui n'admet pas de solution dans sa propre continuité, ne supporte pas le vent de discorde qui, dès 1993, souffle sur l'AFP. Au fur et à mesure de la fétichisation croissante de Hains par les milieux de l'art, les relations personnelles se distendent, mais ça n'empêche pas les idées communes, ni les sentiments peu communs.

 

L'ÉCHO, HAINS Y DANSE

"Dans le film Lancelot du lac de Robert Bresson, pouvait-on lire à la page 30 du Libé du 30 octobre dernier, un personnage dit que, lorsqu'on entend le pas d'un cheval avant de voir son cavalier, c'est signe que la mort est proche..."
Quel autre cheval que Dada, rétrospectivement verni à Beaubourg à la mi-octobre, le lendemain de la fermeture de la FIAC où j'avais vu Raymond Hains à bout de souffle sans savoir que c'était la dernière fois, pouvait annoncer, une semaine après celle d'Arman, la mort de l'instigateur, lors d'une ancienne biennale de Venise, du Néodada emballé, pied-de-nez à son ami Pierre Restany, qui avait inscrit, avec l'"emballeur" Christo en queue de comète, son mouvement artistique des Nouveaux Réalistes dans la postérité de Dada. Dans le Monde du même jour, le nécrologue de l'artiste ne s'y est pas trompé.
Encore heureux que Raymond n'ait pas poussé la plaisanterie jusqu'à mourir...le Jour des morts. Avec un petit effort, il aurait pu pousser jusqu'à son soixante-dix-neuvième anniversaire, le 9 novembre (Arman aurait eu 77 ans le 17), mais, ainsi que nul n'en ignore, Raymond était bien trop paresseux pour mettre les points sur les i. Du nouveau réalisme, il était le cancre qui, le jour de l'examen, coiffe tous les premiers de la classe au poteau. Quatre pages avant sa nécro titrée, façon BD, HAINS ALORS ! à côté d'un autre sujet intitulé Un penchant pour les liaisons (dangereuses, bien sûr), le Libé du trente écrit, dans sa rubrique télé, Raymond avec un i. Rien d'étonnant à cela puisque c'est l'annonce, pour le soir même, de la diffusion d'un Hymne à l'asymétrie de Raimund Hogue, chorégraphe étranger aux canons académiques de la beauté. Si le premier Raymond avait eu connaissance de son propre chevauchement quasi homonymique avec le second, il n'aurait pas manqué d'être frappé par l'épaisseur du câble reliant, comme dans le western de Peckinpah “Un nommé Cable Hogue”, ce Hogue inconnu de lui avec le Hains qu'il était : n'ayant jamais, pour son compte personnel, accompli d'autre parcours initiatique que pédestre, Raymond, tel un chorégraphe de haut vol, n'était tiré vers le ciel que par ses rares cheveux au vent : cheval, cavale, cabale, câble, pour ce familier de l'étymologie ésotérique, c'est tout un.
Aux yeux de celui qui, à l'occasion d'une exposition in situ dans son cher quartier de Montparnasse, plaça la Fondation Cartier sous l'égide de Cartier-Bresson, le groupe, dispersé de longue date, des Nouveaux Réalistes, n'était autre, révérence à Robert (de Boron ?), qu'une remise en selle de celui des Chevaliers de la Table ronde en quête du Graal. Usant de son "droit d'aubaine", chacun de ses membres s'était attribué, dans le prolongement des ready-made de Duchamp, mais aussi (surtout ?) des assemblages hétéroclites étiquetés Merzbau par Schwitters, un aspect de la réalité immédiate pour y puiser matière à sa propre expression artistique : Arman, c'était l'accumulation des objets de consommation courante, Raymond l'accumulation des lettres déformées, que ce soit sur les affiches lacérées qu'il avait commencé à décoller, dans l'immédiat après-guerre, avec son éternel complice Villeglé et leur nouveau camarade Dufrêne, sur les photos abstraites prises à travers un objectif en verre cannelé, ou dans les jeux de mots dont il gavait ses auditeurs captifs jusqu'aux petites heures de la matinée après en avoir lui-même fait son miel au cours de ses inquiètes insomnies (comme tous les grands humoristes, Raymond était avant tout un angoissé).
Par opposition littérale au Niçois conquérant l'Amérique, l'Armoricain conquérant Paris ne pouvait être que désarmant, et par là-même charmant. Perpétuel rival en monumentalité concrète du compresseur César, le premier a meublé l'espace, le second nous a meublé l'esprit. Depuis belle lurette, l'un et l'autre étaient en deuil de Klein, surnommé par Raymond "Yves le monochrome".
On commence à savoir aujourd'hui que, du point de vue artistique, l'exigence fonda-mentale appartenait au clin d'oeil de Raymond : lors de ses obsèques à St-Germain-des-Prés, le délégué du Ministère de la culture prononça "Klaïne", comme s'il s'agissait d'un couturier en vogue... en pleine cérémonie religieuse, Raymond aurait pouffé ("Hains y soit-il !" a risqué le ministre du culte).
"S'il y a à Cambrai des gens qui font des bêtises et à La Palice des gens qui disent la vérité, les bêtises de Cambrai sont comme les vérités de La Palice : de petits bonbons."
Quelle illustration plus aimable et plus juste à la fois pouvait-on trouver au structuralisme de Lévi-Strauss, universalisé par un autre Raymond -Abellio- dans l'ordre de la Structure absolue ? Par l'intermédiaire du Niçois Ben, émule d'Arman dans le registre métaphysique du "Tout", Hains rencontra la Pansémiotique. Ce fut une liaison passionnée, enchanteresse, nourrie de gueuletons bien arrosés, mais surtout de pêches miraculeuses à travers les mots : "-Vous êtes le pécheur !” lança Hains à Sünder sitôt qu'il connut la signification germanique de son nom.
-”...et vous êtes l'hameçon !” lui rétorqua Richard, natif de Reims, sitôt qu'il connut la signification de hains en vieux français.
En réalité, c'était le Breton qui descendait d'une vieille famille de pêcheurs de St-Brieuc passée à la confection des hameçons, puis à la vente de couleurs pour repeindre les bateaux, alors que, tel le Roi pécheur du Graal, l'Alsacien d'origine ne portait d'autre marque généalogique que celle du péché originel (croquer la pomme, c'est déjà mordre à l'hameçon). Selon la logique symbolique tirée de Freud par Lacan, le signifiant prime sur le signifié.
Comme par un fait exprès, le réalisateur du film sur le chorégraphe Raimund Hogue, dont la diffusion sur Arte était prévue de longue date, s'appelle Richard COPANS. À Richard Sünder et Raymond Hains, il ne manquait qu'un grand I -symbole de l'Unité cosmique- pour être vraiment des COP-HAINS.
Même si, dans leur mode de fonctionnement intellectuel, l'un comme l'autre ont toujours eu maille à partir avec les flics de la pensée, il n'a pas été également donné à l'un et à l'autre de se tailler en palissade devant eux pour prendre, avec Pierre Dac, le parti d'en rire.
Celui du bouffon artistocratique de l'argent-roi. Salut, Raymond !

 

UNE P.HAINSÉE DE SEL

“À tous les arts sacrés, je préfère l'art sucré, même si c'est un peu trop salé, car le lard, ÇA L'EST, et qui dit ÇÁ L'EST dit C'EST LÀ. De toutes façons, l'Art, ÇA CRÉE.”

Bruno Duval, d'après Raymond Hains

Longtemps, les amateurs d'art friands de lectures hainsiennes n'ont eu à se mettre sous la dent, hormis les mentions historiques d'usage, et faute de transcription intégrale de ses interviews-fleuve, que quelques plus ou moins somptueux catalogues ainsi qu'une confidentielle et peu recommandable plaquette(1) , dont le principal tort était, comme il arrive souvent en pareil cas, de détourner la pincée de sel du chef vers une cuisine théorique
qui n'était pas issue de ses propres fourneaux. Tant valait, pour remettre la pensée sur Hains,
sinon celle même de Hains, dans le droit chemin, grossir, avec la passive complicité de l'artiste, sa légende de quelques nouveaux coups de fourchette assimilés à de valeureux faits
d'armes en pays conquis. Longtemps dédaigné par le marché, le milieu, l'institution, voire les artistes et même ses anciens compagnons nouveaux réalistes, Raymond, telle Jeanne d'Arc, était désormais "avec nous", c'est-à-dire, bien sûr, avec tout le monde et personne. Telle est, comme on dit vulgairement, la rançon de la gloire. Ce qui, comme par mégarde,
n'y était plus, c'était précisément la pincée de sel sur la queue des perroquets qui, sous les
doigts de Raymond comme à ses oreilles, ne faisait qu'une avec toute espèce de pensée, comme par ailleurs avec toute espèce de peinture, car, selon la tradition non moins poétique
qu'argotique du verlan, qui dit pincée dit : "C'est peint". D'où la fascination, moins circonstancielle que l'on a cru à l'époque, pas si lointaine, d'À propos de Boronali, de l'artiste comptant pour Hains envers la fameuse enseigne calembourgeoise du Lapin agile, qui, dans l'esprit même de son auteur, le peintre montmartrois André Gill, n'était autre que
la traduction imagée de l'ancienne mention canonique A.GILL PINXIT.
Quoi de surprenant, alors, si le lapin cuit dit : "cui, cui". A moins qu'il ne s'agisse, en l'occurrence, de l'âne du père Frédé qu'après l'avoir fait peindre avec sa queue le joyeux plaisantin Dorgelès, sous prétexte de braver l'invasion étrangère des futuristes, avait inscrit au salon des Indépendants sous le nom de Boronali.
Il n'est, comme chacun sait, bon bec que de Paris.
Pour la plus grande satisfaction rétrospective de l'Hainstitution, ladite pincée - ou, plus spécifiquement, P.HAINSÉE - procède, en apparence, sur le mode commun à la génération plutôt qu'à l'École nouveau réaliste de l'appropriation accumulative. Toute ressemblance avec l'économie de marché, dont l'art figure, à nos yeux éblouis, l'émanation propre, ne saurait, bien entendu, être l'effet que d'une pure coïncidence. Dans le cas Hains -c'est la belle- une telle apparence n'est précisément qu'une apparence, et l'essentiel d'une autre nature que celle ordinairement appréhendée par les sens. Sous le rapport de la tradition ésotérique occidentale, on pourrait invoquer telle "quintessence" dont les alchimistes, ancêtres de nos chimistes modernes, s'étaient fait les "abstracteurs" (en pleine vogue de l'abstraction picturale, Klein avait donné à Hains le surnom antithétique de "Raymond l'Abstrait")(2) . Sous le rapport, déjà historiquement daté, de la modernité idéologique, on pourrait parler de Révolution permanente, à la fois intérieure et extérieure, compte tenu du retour périodique de l'artiste, dans le temps comme dans l'espace, à un seul et même point de départ : aux abords de la gare Montparnasse, autour de laquelle se cantonnaient jadis les Bretons de Paris, la rue d'Odessa, où Raymond hantait le numéro 11, s'adosse à la rue du Départ comme à celle de l'Arrivée. À travers ses expositions les plus diverses, hainspirées, comme chacun sait, par le lieu où il a transpiré, Raymond n'a cessé de redire la même chose à d'autres gens, et parfois aux mêmes, en leur parlant d'eux-mêmes tout autant - et même, dans un certain sens, davantage - que de lui : "Parlez-moi d'moi, dit la chanson, y'a qu'ça qui m'intéresse". Qu'on le déplore ou qu'on s'en félicite, tel n'est pas le cas des seuls artistes, à l'ego proverbialement hypertrophié (merci, Ben). Tel est aussi celui des commissaires, des marchands, des critiques, et, le cas échéant, des collectionneurs, des clients, du public, "idiot par définition" (Jarry).
Que lui manque-il donc, une fois qu'avec celui des lendemains qui chantent le rêve des horizons lointains s'est dissipé? Une pincée de sel pour rendre son brouet quotidien comestible, et savoureuse sa conversation courante.
Si ça ne va toujours pas, tu peux en rajouter une, à tes risques Hépérile.

Bruno Duval